
Le Parisien m’a interrogé cette semaine sur une question qui mérite mieux qu’un haussement d’épaules : et si la France accueillait la Coupe du monde 2038 ? (lien vers l’article)
Je me méfie des candidatures réflexes, celles qu’on lance pour le plaisir d’être candidat. Mais je me méfie tout autant du renoncement par principe. Entre les deux, il y a une voie exigeante : se poser les bonnes questions avant de décider. C’est précisément ce que propose le rapport sur l’avenir des grands stades français remis par Territoires d’Événements Sportifs (TES) à la ministre des Sports, et j’ai eu plaisir à participer à sa présentation au Stade de France, en marge de la finale du Top 14 qui inspire cet article.
Ce que dit le rapport TES
Commandé fin 2024 par le ministère des Sports, ce travail rappelle d’abord une constante centenaire : ce sont les grands événements internationaux qui ont construit et modernisé notre parc de stades, du Mondial 1938 à l’Euro 2016 en passant par l’opération « grands stades » de l’Euro 1984 et France 98, et ce sont les collectivités, propriétaires de la majorité des enceintes, qui en ont porté l’essentiel de l’effort.
Son diagnostic est lucide : une nouvelle étape de modernisation sera nécessaire à moyen terme, pour répondre aux standards techniques comme aux exigences environnementales. Mais sa vraie force est de refuser d’en faire une fin en soi. Moderniser un stade n’a de sens que si cela renforce durablement le modèle économique du club résident, élargit les usages de l’équipement et sa contribution au territoire. Pas de logique uniforme, pas de grands travaux partout : des projets calibrés selon les besoins effectifs de chaque territoire et la soutenabilité de l’investissement public. C’est exactement le bon cadre de réflexion.
Une candidature n’est pas une fin, c’est un levier
Pourquoi, alors, regarder vers 2038 ? Parce qu’une candidature à un événement de cette nature crée un momentum. Elle met tout le monde autour de la table et oblige à traiter des sujets qui, sinon, attendent : le modèle économique de nos grands stades, la manière de le sécuriser dans la durée, leur modernisation. Elle offre aussi une vitrine à nos infrastructures, à nos savoir-faire, à toute l’économie française du sport. Et puis oui, elle promet de grandes émotions. Ce n’est pas rien, mais ça ne suffit pas.
Soyons lucides sur le calendrier : la rotation des continents ne joue pas pour l’Europe en 2038. Mais la FIFA a attribué les éditions 2030 et 2034 lors d’un même congrès, en décembre 2024. Si elle procède à nouveau ainsi, 2038 et 2042 formeront de fait un seul rendez-vous. C’est comme cela qu’il faut penser une candidature française : un même projet, deux fenêtres. Et sans doute pas seule : le cahier des charges impose désormais 14 à 16 stades de grande capacité, ce qui plaide pour un partenaire comme l’Allemagne avec, un siècle après la Seconde Guerre mondiale, une portée qui dépasserait largement le football.
Les collectivités, coproductrices du projet
C’est peut-être le point le plus important, et le rapport TES le montre bien : les collectivités ne peuvent plus être considérées comme de simples villes hôtes qu’on sollicite une fois le projet ficelé. Plus encore qu’à l’Euro 2016, elles compteront dans l’élaboration même de la candidature et la définition du projet. Ce sont elles qui possèdent les stades, elles qui connaissent leurs territoires, et c’est à leur niveau, plutôt que dans les macro-chiffres nationaux, que doivent s’apprécier les retombées directes et indirectes d’un tel événement : emplois, commandes pour les entreprises locales, attractivité, usages laissés en héritage mais aussi la dynamique générée dans tous nos territoires pour faciliter et développer la pratique du football et du sport.
Le financement, sans naïveté
Reste la question qui conditionne tout : comment financer, quand tant d’autres priorités de finances publiques s’imposent légitimement ? La réponse tient dans la qualité de notre parc. Grâce à l’Euro 2016 et aux Jeux de Paris 2024, la France n’a pas besoin de reconstruire ses stades. Elle peut se contenter d’améliorations ciblées — et celles-ci gagneraient à être portées par les exploitants eux-mêmes, les clubs, pour que chaque euro investi serve d’abord leur propre modèle économique et le territoire qui environne ces enceintes. C’est la convergence vertueuse que dessine le rapport TES : des clubs plus impliqués dans la gestion et l’exploitation de leurs stades, des collectivités recentrées sur leur rôle de régulateur et de garant de l’ancrage territorial. Une candidature réussie n’est pas celle qui construit pour un mois de compétition ; c’est celle dont les travaux servent trente ans de vie locale.
Un Mondial pensé pour son époque
Il y a enfin une question qu’aucune candidature sérieuse ne peut plus traiter comme un supplément d’âme : l’environnement. Un Mondial en 2038 ou 2042 se jouera dans un monde qui aura changé, et c’est un modèle d’événement inscrit dans une stratégie européenne d’adaptation qu’il faut concevoir dès maintenant. Cela implique l’exemplarité des infrastructures, naturellement, c’est-à-dire sobriété énergétique, réemploi, adaptation au climat de demain. Mais cela impose surtout d’agir sur le principal poste d’émissions d’un grand événement : les déplacements des spectateurs. Assumons-le : une billetterie plus populaire, c’est le choix de privilégier une audience européenne, celle qui peut rejoindre les stades en train et par des modes de déplacement décarbonés. Moins de spectateurs venus en avion du bout du monde, plus de supporters venus de nos régions et des pays voisins : ce n’est pas une contrainte subie, c’est un projet — un Mondial plus sobre, plus accessible et, au fond, plus fidèle à ce qui fait la valeur de l’événement.
L’envie et la capacité
Rien de tout cela ne se décrète. L’envie et la capacité, les deux conditions d’une candidature crédible, s’instruisent : avec les collectivités volontaires, avec les clubs, sur le financement, avec nos partenaires potentiels. Après les mondiaux de cyclisme 2027, les Alpes 2030 et le Mondial de basket 2031, la France a une dynamique et les moyens d’être ambitieuse, utilement, sur des projets qui ont du sens et des effets concrets pour le pays. Ne brûlons pas les étapes, mais ne perdons pas de temps non plus.
Alors, Philippe Diallo, on se lance dans les études préalables ?
Sideline Conseil
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