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La finance dans le foot n’est pas (toujours) l’ennemi

Depuis l’annonce du projet de société commerciale de la FIFA, une petite musique accompagne certaines critiques. Elle tient en une phrase : ceux qui s’indignent aujourd’hui sont les mêmes qui ont laissé passer CVC hier en Ligue 1. L’argument a le mérite de la simplicité. Il a le défaut d’esquiver un débat que je trouve pourtant très intéressant : à quelles conditions l’argent privé sert-il le football ?

J’ai travaillé, comme conseiller, sur l’ouverture législative qui a rendu l’opération CVC possible. Je n’étais ni ministre ni parlementaire, je n’ai rien voté et rien signé, et je n’en revendique aucune paternité. Mais j’y ai contribué et je ne m’en désolidarise pas. Et c’est justement pour cela que je peux expliquer ce qui singularise le projet de Gianni Infantino, qui consiste à ouvrir à des investisseurs privés une part de la société appelée à porter les activités commerciales de la FIFA.

1. Ce que le Parlement a autorisé, ce qu’il n’a jamais décidé

Oui, le législateur français a permis aux ligues professionnelles de créer une société commerciale et d’en céder jusqu’à 20 % du capital. Cette faculté a été utilisée en 2022 : la LFP a créé LFP Media, filiale qui exploite les droits TV de la Ligue 1, et y a fait entrer le fonds CVC à hauteur de 13 % du capital contre 1,5 milliard d’euros.

Tenir le Parlement et le Gouvernement pour comptables de l’intégralité du pacte d’actionnaires de CVC est un raccourci commode. Ils n’ont choisi ni le prix, ni le calibrage de l’opération, ni les clauses négociées entre la LFP et le fonds. Ils ont ouvert une faculté. Les acteurs privés l’ont exercée, comme la loi le prévoyait, sous leur propre responsabilité.

Pour ceux qui considèrent que ce deal CVC serait un échec, confondre l’autorisation et la transaction, c’est confondre le code de la route et l’accident.

2. Le problème de la Ligue 1, ce n’est pas CVC

C’est l’effondrement des droits médias.

Rappelons le point de départ : l’apport de 1,5 milliard d’euros reposait sur un plan d’affaires bâti sur un milliard d’euros de droits domestiques. Nous en sommes très loin. Depuis, tout le monde a perdu : les clubs, la Ligue, et le fonds lui-même, qui a réévalué son investissement à la baisse.

CVC n’a pas causé la crise. CVC n’a pas non plus permis de la régler, et c’est le vrai reproche. Il s’adresse d’abord à ceux qui ont piloté l’usage de la manne, pas à ceux qui ont ouvert la possibilité de la lever. L’opération a apporté de l’oxygène à des clubs asphyxiés au sortir du Covid et de l’effondrement Mediapro. Elle n’a jamais eu vocation à tenir lieu de modèle économique.

Un apport en capital ne remplace pas un chiffre d’affaires. On peut le regretter. On ne peut pas s’en étonner.

3. Trois questions pour éviter les postures

Il existe des acteurs opposés par principe à toute entrée d’investisseurs privés dans une compétition sportive, quelle qu’elle soit, et peut-être dans les clubs eux-mêmes. Contre pour la Ligue 1, contre pour le Tournoi des Six Nations, contre pour la Formule 1. C’est une position cohérente, qui simplifie naturellement les arguments de l’opposition au projet FIFA. Je la respecte. Ce n’est pas la mienne.

J’estime qu’un besoin de financement s’examine au cas par cas. Dette bancaire, emprunt obligataire, titrisation des créances, levée de fonds, dette garantie par l’État : chaque instrument a son coût, sa durée et ses contreparties. C’est la situation qui commande, pas le principe, et l’arbitrage doit se faire à long terme. Les fonds, comme les banquiers, ne sont pas des philanthropes. Mais croire que les propriétaires de clubs ou même les joueurs le sont tous serait un peu naïf. La question est celle du curseur de rentabilité. À rebours, d’ailleurs : la FIFA n’a pas eu besoin de vendre une part de ses actifs pour pousser jusqu’à l’outrance la maximisation de ses recettes commerciales.

Dès lors, l’appréciation tient pour moi en trois questions.

Pourquoi ? Un besoin de financement exceptionnel lié à une crise, un investissement structurant pour repenser son modèle, un projet à accompagner comme la construction d’un stade : la réponse peut être oui. De l’argent pour de l’argent, une distribution destinée à sécuriser une réélection ou à acheter une paix sociale de court terme : la réponse est non. Rappelons que la FIFA disposait au 31 décembre 2025 de 2,7 milliards de réserves.

Qui ? Je ne juge pas de la même manière une compétition de clubs et une fédération internationale. D’un côté, des propriétaires qui engagent leur argent et assument leurs risques personnels, dans un cadre dont les règles, celles de la discipline comme celles de la compétition, sont fixées par d’autres et sous le contrôle d’une fédération. De l’autre, le porteur d’une mission d’intérêt général, gardien d’une discipline, de ses règles, de son histoire et de son patrimoine. Ce n’est pas la même nature juridique. Ce n’est pas la même responsabilité. Ce ne peuvent pas être les mêmes règles.

Comment ? Transparence de la méthode, sincérité de la valorisation, débat démocratique préalable, contrôle des contreparties, maintien de l’organisation de la compétition dans les mains de l’autorité sportive. Ce sont des conditions impératives.

Je me permets une incise. Le même raisonnement vaut pour la financiarisation des clubs. Il y a de bons et de mauvais scénarios, et les seconds ne justifient pas une interdiction générale. Les Girondins ont montré ce que produit un fonds qui entre dans un club comme on entre au casino. Cela ne prouve pas qu’un cadre protecteur soit impossible, cela prouve qu’il est indispensable : contrôle de l’origine des fonds, vérification de la capacité réelle à financer sur la durée, engagement tenu sur le budget prévisionnel. C’est le modèle français, et c’est exactement ce que la loi relative à l’organisation, à la gestion et au financement du sport professionnel, adoptée définitivement le 21 juillet, vient conforter. Un accident ne doit pas faire une doctrine. Il faut des règles, ce qui est d’ailleurs plus facile à l’échelle d’un pays qu’au niveau international…

4. Ce que j’ai soutenu, et pourquoi je le soutiens toujours

Je continue de penser qu’il n’était pas normal qu’au sortir du Covid, les clubs français n’aient d’autre horizon de refinancement que des prêts prohibitifs. Dès lors que l’organisation de la compétition restait entre les mains de la LFP et de la FFF, et que la valorisation était honorable, et elle a été bien plus que cela, la levée de fonds était une option légitime.

Ce qu’il fallait faire, c’était s’asseoir autour d’une table, examiner toutes les options, et il y en avait plusieurs, puis arbitrer sur autre chose que l’urgence. L’option retenue n’était peut-être pas la meilleure, j’ai trop peu d’éléments pour en juger. Mais l’absence de choix n’en était pas une. Je n’aurais pas trouvé légitime que les clubs soient privés de cette option.

Ceux que rassure davantage l’idée d’une LFP remboursant aujourd’hui un milliard d’euros à taux prohibitif, ou d’un endettement adossé à la garantie de l’État donc au contribuable, ont le droit de le penser. Le PSG et l’OM s’en seraient certes toujours sortis par apports d’actionnaires. Les autres, tant pis pour eux.

Suis-je à l’aise avec la répartition de la manne et l’usage qui en a été fait ensuite ? Non, évidemment. Mais ce n’est pas le rôle de l’État d’en juger. Nous ne sommes pas en URSS. Cessons de demander à la puissance publique d’arbitrer en permanence la gestion d’une activité privée : tous les ministres et responsables publics ne prétendent pas savoir gérer un club.

5. La FIFA, ou l’exact contraire

Reprenons les trois questions. Aucune ne reçoit la même réponse.

Pourquoi ? Quel besoin exceptionnel ? La FIFA sort du cycle le plus lucratif de son histoire, avec des recettes de l’ordre de 15 milliards de dollars sur 2023-2026, soit environ le double du cycle précédent. Ce n’est pas une institution en crise de liquidité. C’est une institution en croissance qui veut accélérer.

Le calcul, ensuite. On promet 10 milliards de dollars sur quatre ans, soit une enveloppe exceptionnelle de 20 millions par fédération début 2027 et un passage de 8 à 20 millions de dotation pour 2027-2030. Des montants datés, bornés, connus. En face, on cède 20 % du capital de la société appelée à porter l’essentiel des recettes commerciales, et une part de capital n’a pas d’échéance. Sur une activité dont le chiffre d’affaires vient de doubler en un cycle, cela revient à échanger une croissance acquise contre une somme arrêtée aujourd’hui (et dont une part de la hausse était déjà prévue).

Et avant même de parler de capital extérieur, regardons le reste : redistribution, réduction des coûts fixes, maîtrise des coûts d’organisation, et surtout impact réel des crédits engagés. Comment produire plus d’effet éducatif, social et sanitaire au service des licenciés, des clubs et des territoires ? Comment le mesurer ? Ces questions n’ont pas reçu de réponse. Elles précèdent pourtant toute discussion sur le financement.

Qui ? Quel fonds a mis son argent dans les participants, assumé le risque sportif, financé la formation ou les infrastructures des sélections ? Aucun. Les acteurs qui investissent réellement dans les équipes nationales, ce sont les fédérations et, derrière elles, les États. Leur légitimité à demander davantage, elle existe. Celle d’un investisseur financier entrant par la porte de la commercialisation reste à démontrer.

Et la FIFA n’est pas l’organisatrice d’une compétition parmi d’autres. Elle se tient du côté de celui qui édicte les règles, pas du côté de celui qui joue sous les règles. Elle est le gardien du football : le jeu, le calendrier, l’intégrité, l’universalité. On ne financiarise pas un tiers de confiance comme on financiarise un actif média.

Comment ? Un projet annoncé sans consultation préalable des confédérations, l’UEFA, la Concacaf et l’AFC ayant publiquement regretté de ne pas avoir été mises au courant, puis une échéance fixée au 19 septembre pour recueillir l’adhésion des fédérations. On appelle cela une consultation. Cela y ressemble peu.

Il serait par ailleurs naïf d’ignorer ce que ce projet emporte en termes de calendrier électoral, et ce qu’une structure commerciale nouvelle peut offrir en matière de maintien en responsabilité une fois le mandat achevé. La presse évoque la présence, parmi les investisseurs pressentis, de proches de l’administration américaine. Sur un dossier de cette nature, la question du conflit d’intérêts n’est pas une insinuation : c’est un préalable de gouvernance.

Global, oui. Cessible, non.

Gianni Infantino a fait de « Football is Global » sa signature. L’ambition d’un football plus universel, je la partage sans réserve : chaque pays doit pouvoir rêver du Mondial et y voir sa discipline se développer.

Mais on ne traite pas un patrimoine mondial comme un portefeuille d’actifs. La vraie question n’est pas ce que la FIFA encaisse, c’est ce qu’elle aliène pour l’encaisser, et pour combien de temps et au service de qui.

Accroître les ressources, oui, à condition que ce soit au service du jeu et de ceux qui le font vivre. Pas au service d’électeurs. Pas de manière aveugle. Pas sans contrôle.

La finance dans le football n’est pas l’ennemi. L’absence de projet, elle, l’a toujours été.

Sideline Conseil

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